Interview de Maël, du Kawaii Café (Paris)

Interview de Maël, du Kawaii Café (Paris)

On va commencer par le truc bien bateau : peux-tu nous fair un petit rappel de l’historique du Kawaii Café ?
C’est très simple : on l’a ouvert avec Romain, qui s’occupe principalement de l’aspect cuisine, et en fait on s’est retrouvé au chômage tous les deux en même temps. On avait déjà fait un partie de notre vie, on ne vient pas du tout de là en fait : perso j’ai fait une école de commerce et j’étais dans la finance. On avait 30-35 ans donc et on a avait un choix à faire : soit repartir dans des jobs qui payaient bien (surtout dans mon cas) mais qui voulait dire bosser avec et pour des gens dont je n’ai pas grand-chose à faire, soit essayer de se lancer dans un truc nouveau et surtout essayer de bosser avec et pour des gens qu’a priori on aimerait bien. On ne peut pas savoir d’avance évidemment, mais bon a priori…

quand y’a suffisamment de points communs culturels…
Voilà. Romain et moi on se connaît depuis des années et on avait un peu envie d’avoir le lieu qu’on n’avait pas eu quand on était jeunes. Là où j’aurais voulu traîner quand j’étais gamin. Passés quelques bars métal et un pub irlandais y’avait pas des masses de bars où je me sentais super bien à Paris, et j’avais un peu envie de faire mon truc à moi, pour les gens un peu comme moi. On a tous les deux une culture ludique / rôliste / gaming / otaku (surtout moi) / comics (surtout Romain) et en fait y’avait pas de lieu, quoi. On était en 2010-2011 et à l’époque y’avait rien.

Le Dernier Bar n’avait pas encore ouvert…
Y’avait ni le Dernier Bar ni le Meltdown… il y avait juste le Manga Café et des bars à jeux. Donc un truc plus orienté « on se pose et on joue » ou « on se pose et on lit » que « bar ». Concernant le concept il y a l’aspect gaming / otaku parce que je suis fan de cet univers là, et aussi parce que lors de mes voyages au Japon j’ai beaucoup apprécié le principe des bars à thèmes… à savoir que quel que soit le thème, on y va à fond la caisse. Une fois dedans tu es coupé du monde extérieur, tu rentres dans une bulle, un espace où tu oublies complètement que dehors il fait moche et que les gens grognent. T’es dans ton espace le temps de, et c’est exactement ce qu’on voulait. Si t’es branché dans cette culture-là tu n’irons pas dans d’autres bars qui te font chier, tu vas te retrouver dans ta bulle. Tu seras dans un univers qui te correspond et tu vas passer une bonne soirée rien qu’en commençant comme ça. Si en plus après tu as l’occasion de rencontrer des gens sympas, de jouer à des jeux vidéo, de bien boire et de bien manger, c’est encore mieux. C’est un point super important : on n’a rien inventé. On a fait un bar différent mais avant tout on est un bar et notre première promesse c’est que tu sois bien accueilli, que tu manges bien, que tu boives bien et avec un bon rapport qualité-prix. Après on est à Paris donc ouais, ça reste cher… enfin c’est les prix parisiens, quoi. C’est pas cher par rapport à Paris en tous cas. Et la première promesse c’est ça. En plus de ça tu vas rencontrer des gens comme toi, ou bien un peu différents mais qui kiffent aussi les mêmes trucs. De toutes façons entre le fan de manga, le fan de comics, le fan de séries, y’a une culture commune. C’est pour ça aussi que le Kawaii est tellement décoré, avec une tonne de détails. Pour se couper complètement du monde… ce qui va aussi avec la culture otaku.

Justement, concernant cette culture japonaise : es-tu tombé dedans comme beaucoup d’entre nous, à savoir via le Club Dorothée ?
Ouais, mais l’influence majeure ça a plus été la Cinq. C’est eux qui passaient Dr Slump

Lucille Amour & Rock ‘n Roll avant la une, qui s’appelait Embrasse-moi Lucille à l’époque…
Ils ont passé des trucs beaucoup plus japonais dans le style. J’ai un ami dont le père était relativement riche et qui ramenait un truc aujourd’hui disparu… des laserdiscs. Par exemple les laserdiscs d’Akira et de Nausicaa de la Vallée du Vent étaient dispo avant que les films ne sortent en France. Bien évidemment je parlais pas un mot de japonais et c’était pas sous-titré, mais c’est le premier truc qui m’a fait comprendre que y’avait autre chose que Candy, Goldorak et Les Chevaliers du Zodiaque. J’ai lu quelques mangas après mais à l’époque en France on ne trouvait pas grand-chose. J’ai un peu laissé tomber et c’est vers mes 18 ans que je suis retombé sur le côté traditionnel de la culture japonaise. Ca m’a passionné, je suis allé au Japon, et c’est là que j’ai renoué avec le côté pop japonais car on est dans quelque chose d’unique au monde.

On ne s’en rend pas forcément compte, mais cette pop culture japonais couvre un spectre énorme. Ca va du jeu vidéo aux idols en passant par une scène rock/métal qui se renouvelle sans arrêt, il y a aussi la mode… c’est énorme. Comment est-ce que tu arrives à faire ton marché là-dedans et à choisir ce que tu vas mettre en avant dans ton bar ?
C’est pas forcément moi qui mets en avant. L’idée c’est de recréer l’atmosphère d’Akihabara (NDLR : célèbre quartier de Tokyo) car quand tu y vas tu trouves de tout : du manga, de l’anime, du jeu vidéo, de la figurine… faut pas oublier que « otaku » -, même si je ne suis pas très fan du terme parce qu’en japonais il est péjoratif – ne signifie pas « fan de manga » à la base, juste « fan un peu obsédé ». Tu peux être otaku de basket… même si la plupart sont plutôt otaku d’idols, d’anime ou de gaming. Bref, l’idée c’était le côté Akihabara de la chose, ce qui veut dire la musique, l’anime, le gaming, le manga, le côté un peu fou des netcafés et des cosplays cafés, ce genre de choses. Et on dérive aussi un peu vers Arajuku (NDLR : autre quartier de Tokyo célèbre pour ses cosplayers)… en fait le seul truc qu’on ne fait pas c’est le traditionnel. C’est pas notre univers et il y a déjà plein des gens à Paris qui le font mieux qu’on ne le ferait. Donc l’idée c’est d’adapter ce côté Akihabara à ce que les fans français aiment, donc ne pas être trop fermé. Par exemple je ne vais pas m’interdire de mettre du jeu vidéo français ou américain parce que je suis un otak’ à la française : j’ai beau aimer l’univers japonais je joue aussi à des jeux américains.

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Ça te permet aussi de ne pas te laisser enfermer par ton concept ?
Non parce que de toutes façons, même si Romain et moi avons donné l’impulsion de départ, un bar c’est vivant. C’est la clientèle qui en fait quelque chose. Par exemple la plupart des figurines que tu peux voir sont des cadeaux de clients. On n’afficherait pas une statuette qu’on a achetée, on s’en fout un peu alors qu’un statuette donnée par un client ça a une signification. C’est de l’humain et on n’est pas stricts. Tu vas avoir des gens fans de Hatsune Miku (NDLR : chanteuse virtuelle qui donne des concerts sous la forme d’un hologramme et utilise un logiciel de synthèse vocale) et de Project Diva (NDLR : jeu vidéo de rythme ayant Hastune Miku pour héroïne) et du coup on organise des soirées PS Vita mais on interdira jamais à telle personne de jouer à tel ou tel autre jeu. Le seul truc qu’on s’interdit c’est trop de BD européennes, et encore. On garde une certaine marge de liberté. Il y a un cœur et autour il y a des gens qui le font vivre.

Concernant la clientèle : vu le nombre de jeunes filles réelles, dessinées et plus ou moins dénudées qu’on voit sur tes murs, à combien estimes-tu la part de vieux lolicons dégueulasses dans ta clientèle ? (NDLR : « lolicon » signifie « lolita complex », ce qui est assez clair en soi)
Je ne me compte pas dans le tas hein ? Tu m’as bien dit juste la clientèle…

Non, toi ça allait de soi.
Pas beaucoup (rires).

Argh, tu ne te sens pas trop seul du coup ? Toi qui voulais des gens comme toi…
Non, je gère un peu. Sinon faudrait déjà qu’on ait des discussion hyper intimes avec la clientèle pour apprendre ce genre de trucs. Nan, c’est assez rare… le terme va être prononcé dix mille fois au bar parce qu’on a beaucoup de second degré par rapport à ça et que c’est vrai que ça fait partie de la culture otak’. Mais non, c’est pas énorme non plus.

Concernant la nourriture, y’a effectivement des trucs spéciaux. Est-ce que Romain et toi avez déjà été tenté de proposer des trucs vraiment hardcore aux clients, les trucs comme le nattō que même les Japonais ont du mal à bouffer ? (NDLR : le nattō est un truc à base de haricots fermentés qui fait peur.)
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Ca m’arrive quand je reviens du Japon, que ma belle-soeur (qui est japonaise) m’a fait essayer des trucs et que je dis pour rigoler que je vais les inclure à la carte. Mais bon, si on veut goûter des trucs japonais y’a une bonne dizaine de très bons restos à Paris. Nous on est là pour faire de la qualité dans une approche de type pub, globalement on est un peu un pub. Donc non. On a essayé des milliards de trucs en cuisine pour voir ce que ça pourrait donner, des algues… le nattō on n’a toujours pas réussi. Le hardcore japonais c’est pas vraiment nos goûts. On a essayé aussi de faire des shots avec des umeboshi (NDLR : prunes salées, si si) mais c’est pas très bon non plus (rires).

Pas mal de bars mettent des jeux de société en dispo, mais toi tu laisses tes clients jouer sur les consoles du bar. Vu que ça continue encore maintenant, est-ce que ça signifie que tu as une clientèle très respectueuse du matos ?
On a une clientèle en or. Sincèrement. Je ne sais pas forcément à quoi c’est dû mais je pense qu’il y a pas mal d’influence geek et japonaise là-dedans.

Le geek est souvent convivial.
Ouais, et respectueux du matériel, surtout quand on parle de geeks un peu communautaires… on a une clientèle qui est constituée à 80% d’habitués hein. Ils respectent beaucoup le lieux où ils vont, et y’a aussi le côté japonais qui est une des cultures les plus polies et les plus respectueuses qui existent.

Même obséquieux non ?
Nan, je dirais pas ça. Y’a pas mal de concepts de politesse qui échappent aux occidentaux en général, même moi je ne peux pas dire que je les maîtrise parfaitement. Mais je reconnais qu’il y a aussi cette influence-là. En tous cas qu’il s’agisse du respect du matériel, du respect des autres clients, du respect du staff, on a une clientèle en or. Après soyons honnêtes, on est aussi très stricts là-dessus de notre côté. Je trouve que c’est important pour donner une bonne ambiance au bar. Depuis l’ouverture on a du avoir un ou deux trucs de cassé, genre une manette… ben tu la fais tomber, c’est normal, ça arrive chez soi aussi. Mais on a une clientèle très respectueuse, oui.

Depuis tes années d’expérience il y a quand même un domaine dans lequel tu peux peut-être nous éclairer : quelle est la meilleure manière de pécho une japanophile ?
Pfiouuuu… bonne question, déjà je pense que ça dépend beaucoup de l’âge.

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Sur le site on va parler d’un lectorat entre 20 et 40 ans. Mais bon, il ne suffit pas juste de lui offrir des oreilles de chat j’imagine ?
Ben non parce que les oreilles de chat elle les a déjà la plupart du temps. Là tu me poses un peu une colle, je le reconnais.

Déjà l’amener au Kawaii ? On marque des points non ?
Effectivement tu peux l’amener au Kawaii si elle ne connaît pas l’endroit. Si elle connaît l’endroit y’a de fortes chances qu’elle claque la bise à la moitié de la salle et t’auras un peu foiré ton rendez-vous. Sauf si tu veux adopter la stratégie du mec cool qui est un peu un pote et qui commence à s’infiltrer discrètement comme ça.

Non mais ça… soit ça marche pas, soit ça prend des mois.
Ouais, voilà, en deux-trois jours cette approche j’y crois pas du tout. Mmhhhh… je pense que y’a beaucoup de la suivre dans ses délires, le premier truc ça va être essentiellement ça. Après y’a pas tout le monde qui a des délires, aussi…

Oui mais bon, les gens qui n’ont pas de délire sont pas intéressants ! Un dernier mot pour convaincre nos lecteurs de venir dans ton bar qu’il est vraiment trop bien ?
Nan, je cherche pas à les convaincre, je leur dirais juste de passer. Si ça vous plaît vous allez rester, et si ça vous plaît pas vous aurez bu un cocktail cool avant de partir dans un autre lieu qui vous plaira plus. Et y’aura pas de souci.

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