Non, le porno n’est pas plus dépravé qu’autre chose.

Non, le porno n’est pas plus dépravé qu’autre chose.

Cet article fait suite pour moi à notre interview de l’actrice pornographique, Julie Valmont. En effet, si elle est actrice, elle n’a pourtant pas le droit comme les acteurs du cinéma plus classique d’avoir d’agent car il serait considéré comme un maque… Alors qu’elle n’est pas prostitué ! Total elle est auto-entrepreneuse (elle se dit donc entrepreneuse dans l’animation)… Statut à la con dépendant du RSI dans lequel tu n’as le droit à pas grand chose : ni chômage, ni congés payés, juste une assurance santé et une retraite de base si tu cotises assez dans l’année…

Donc pour l’instant Julie Valmont et ses collègues vivent d’un statut précaire dans une branche d’activité toujours avide de nouvelles actrices aux carrières courtes. Qu’adviendra-t-il pour elles dans quelques petites années une fois l’intérêt des fans passé ? Pourront-elles retrouver un travail traditionnel ? Est-ce être dépravé que de gagner sa vie avec son corps dans le bizness du divertissement pour adulte ? Voici un début de réflexion sur le sort des actrices de ce business juteux.

Les chroniqueuses TV comme Elona Malagré chez Cyril Hanouna dans Touche pas à mon poste font pour moi le même métier que les hardeuses en se vendant chaque jour dans une émission à rire gras, mais pour les actrices pornos la carrière est beaucoup moins longue. Julie Valmont sera alors reléguée après sa courte carrière et rejetée du système. Pourtant les sociétés de production de vidéos pornographiques continueront à prospérer tout comme celle d’Hanouna… Pour les besoins de notre société de consommation toujours avide de nouveauté, le turnover est important dans le porno mais pas que. Combien de starlettes basses calories de passage ont été éreintées dans les émissions de télé réalité ? Pour une Loana, ex-gogo danseuse, brisée et rescapée de justesse par ailleurs, combien de filles dont on ne souvient pas et qui s’élançaient dans un rêve franchement illusoire, à savoir d’embrasser la célébrité… J’ai souvent tendance à dire qu’une société a les icônes (et les intellectuels… mais c’est un autre débat) qu’elle mérite mais à la célébrité il faut ajouter un talent, un savoir-faire, du travail pour qu’elle ne soit pas qu’éphémère…

Pour demeurer dans le domaine des icônes sexy, combien d’actrices débuteront dans le porno pendant l’ensemble de la durée de la carrière de la seule Scarlett Johanson ? Des centaines, des milliers ? La télé comme le cinéma use aussi des starlettes de passage mais la suite de leur vie n’est pas mise en danger comme c’est le cas pour les actrices pornographiques. Les Dorcel girls, ces stars sans lendemain mises en avant chaque année pour leurs atouts sensuels, une par an en exclu chez le grand pape du porno, ont-elles la même probabilité de passer à autre chose que n’importe quelle participante de Secret Story ? Il n’y a quasiment pas de droit à l’oubli dans le porno. Une fois une vidéo mise en ligne sur Youporn et autres plate-formes à la con, les hardeuses ne seront jamais plus à l’abri de ne pas être reconnues dans le futur par un DRH, un collègue ou leur boulanger du coin.

Pour prendre un exemple, un seul exemple de choix, une porn star des années 2000, Gauge, qui a débuté avec son physique d’adolescente à 19 ans et joué dans des centaines de scènes s’est ensuite tournée après un diplôme empoché vers une carrière tout à l’opposée, à savoir celle de technicienne en chirurgie, où elle devait veiller par exemple à l’hygiène et à l’aseptisation du bloc opératoire. Mais cette nouvelle carrière j’en parle déjà au passé car Gauge a été reconnue par des membres du staff de l’hôpital et a dû démissionner sans préavis. Pourquoi ? Tout le monde a le droit de changer de carrière, de tourner la page… Pas les actrices porno visiblement. Gauge ne pourrait-elle pas vivre sa vie simplement désormais en tant que Elizabeth Deans ? Est-ce plus dépravé de tourner dans un porno que de pousser une salariée à la démission ? Empêcher quelqu’un de changer de vie n’est-il pas plus dépravé que de tourner pour les vidéos Brazzers ? Car il faut savoir que Gauge a dû retourner à son activité initiale, à 33 ans, en 2013 en signant un contrat d’exclusivité chez le géant Brazzers après sa démission de son travail à l’hôpital…

Karen-Lancaume-Baise-moi

Karen Lancaume dans Baise-moi

Le libéralisme provoque l’usure plus ou moins rapide des travailleurs par les conditions de travail qu’il édicte, avec une toujours plus grande flexibilité, que ce soit dans le porno ou ailleurs. Une femme qui fait du porno aujourd’hui n’est probablement pas (ou exception) une dépravée. Elle répond à une offre d’emploi et à une demande de la société occidentale qui accepte l’industrie pornographique comme toute autre industrie. L’abattage provoque des problèmes sanitaires (MST…) et des suicides chez les actrices. Je pense notamment à celui de Karen Lancaume, suicidée à 32 ans après avoir tourné entre 1996 et 2000 une quarantaine de films en tant que tête d’affiche pour les plus grands réalisateurs du genre. Connu du grand public pour son rôle dans Baise-moi de Virginie Despentes, Karen Lancaume aurait pu nous en livrer de bonnes sur les conditions de travail dans le porno, je relève celle-ci comme révélatrice dans la manière dont les travailleurs peuvent être malmenés sur leur lieu de travail : « Double pénétration par 5 °C, suivie d’une éjaculation faciale. Couverte de sperme, trempée, morte de froid, personne ne m’a tendu une serviette. Une fois que t’as tourné ta scène, tu vaux plus rien. »

Criblée de dettes avant de débuter dans le porno, c’est le mari de celle qui est née Karen Bach qui lui propose de faire quelques scènes de cul pour l’argent (pourquoi n’est-il pas allé au charbon lui-même?), mais sa carrière se poursuit, pas son mariage. 4 ans après la fin de sa carrière, elle s’est suicidée à 32 ans je le répète, dans l’appartement de son amant en ingérant une dose mortelle de Témazépram… Mais combien de travailleurs vivent des situations de souffrance comme les salariés de Doux par exemple et se suicident-ils comme chez Orange au autres ?

Si les salariés en arrivent au suicide dans toutes les branches d’emploi, c’est bien car les modalités de travail sont dépravées et vont à l’encontre de ce que peut proposer un être humain quand il vend sa force de travail à une entreprise.

Il faut en finir avec l’hypocrisie ambiante qui entoure les actrices porno, car non Julie Valmont n’est pas entrepreneuse dans l’animation, c’est une actrice pornographique. Ces actrices font un métier qui ravit et divertit bon nombre d’entre nous, il serait bon de ne pas les prendre pendant ou après leurs carrières, pour des chiennes. Le cas d’une autre porn star des années 90, j’ai 35 ans que voulez-vous…, celui d’une fameuse Dorcel girls – la première de l’histoire même ! –, Laure Sainclair, actrice aux 4 Hot d’Or, qui fut exploitée et même violentée par son mari car elle tardait à signer en 2005 un contrat d’exclusivité… Il faut savoir que ce dernier gérait l’après-carrière de Sainclair depuis 1999 en lui faisant faire la chanteuse ou diverses activités de gogo danseuse… L’affaire s’est jugée au tribunal et maintenant Laure Sainclair et redevenue simplement Laurence. Quand elle arrête sa carrière de porn star en 1999, Laure Sainclair souhaitait-elle vraiment faire des strip-tease dans des boites de nuit ? On ne sait pas mais selon son mari qui se sentait « dépendant, prisonnier, de la notoriété de sa compagne », c’est elle qui tirait les ficelles, dira-t-il au tribunal. Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre comme conneries… Au cours du procès, l’homme sera déterminé par les experts psychologues et psychiatre comme ayant une personnalité narcissique, très porté par une image idéale de lui…

En parlant de pervers, un autre me vient en tête. Son métier : chasseur de têtes (ou de culs) pour les sociétés de films pornos. Son nom : Pierre Woodman. Ancien flic et photographe de mode, il est cité dans l’affaire du décès du réalisateur porno Pierre Ricaud emporté par une vague aux Seychelles où il est l’unique témoin. Haut degré de dépravation par son action de réalisateur consistant à tester lui-même sur place des jeunes femmes d’Europe de l’Est devant la caméra dans des chambres d’hôtel où tout doit y passer pour juger les capacités des probables futures actrices signées. Déshabillage, fellation, pénétration vaginale puis anale, éjaculation faciale… Voilà le lot pour ces futures actrices, ou du moins pour celles arrivant à passer cette étape initiatique où la volonté, le plaisir (oui, il y a du plaisir dans le travail parfois) passe après les besoins des producteurs avides de chairs fraîches malléables. J’ai donc bien plus de respect pour ces femmes que pour par exemples les conseillères des banques qui, en plus de vendre leurs culs à des sociétés financières, cherchent à tout prix à prendre le nôtre. Nous vivons dans un monde hypocrite, où, non les actrices pornos ne sont pas des salopes, des putes (sauf mon respect aux prostitués, il s’agit là du terme péjoratif) ou des chiennes à bites. L’industrie du porno répond à une demande aussi vieille que les premières caméras : voir du cul. Il est temps de commencer à respecter celles qui y travaillent, de leur permettre d’en vivre et de procéder à une reconversion professionnelle quand elles le souhaitent. Si nous ne les respectons pas, c’est l’ensemble des femmes et des travailleurs que nous ne respectons pas.

Nous souhaitons de tout cœur bonne chance à Julie Valmont et à ses collègues de fortune. Car la baisse générale des conditions de travail voulues par Macron, Gattaz et consorts pour permet aux patrons qui souffrent – comme nous l’a signalé récemment ce cher Emmanuel (si c’est pas un prénom érotique, ça…) – de générer toujours plus de profits et non de redistribuer ces derniers en recherche-développement, hausse des salaires et des conditions de travail qui bénéficieraient à l’ensemble de la société. Non, c’est une baisse de notre niveau de vie qui est programmée et cela ce traduit aussi dans l’industrie pornographique par un affaiblissement du niveau des productions. A savoir, qu’on est passé des films pornos à scénarios et dialogues à des scènes gonzo coûtant beaucoup moins cher. Ou comment l’on passe du porno produit en studio aux vidéos cradingues de chez Jacquie et Michel où des pseudo-amatrices sont traitées à l’écran comme des moins que rien. Au moins ce n’est pas hypocrite mais pose vraiment un problème sur l’image encore plus grossière de la femme que ces productions low cost renvoient. La société est de plus en plus gonzo dans son ensemble. De la fin du porno chic à la fin du CDI, même combat ? Car non, le porno n’est pas le reflet dépravé de notre société décadente, c’est une industrie régit selon les mêmes contraintes que toutes autres industries.

Vous remarquerez que je n’ai pas évoqué le sort des acteurs pornos, pour le coup un rare cas dans le monde du travail où ils sont souvent moins bien payés que leurs consœurs. Car si tout le monde, hommes comme femmes regardent des pornos, le machisme de ce milieu m’a fait porté mon point de vue sur les actrices. Bon, c’est pas tout ça, j’vais faire un tour sur youporn maintenant pour y célébrer ces actrices courageuses.

 

Yann Landry

 

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